Fiction : Le retour d’Émile
Que dirait Émile Boutmy s’il arpentait les couloirs de Sciences Po en 2024 ? L’un de ses descendants, l’écrivain et éditeur Renaud Leblond, a imaginé dans cette nouvelle le retour de son aïeul rue Saint-Guillaume. L’occasion de rappeler les valeurs portées par le fondateur de l’École libre des Sciences politiques et notamment sa volonté que l’institution soit « un salon », lieu de dialogue, dans le respect des opinions de chacun et avec, toujours, l’exigence de la nuance.
Par Renaud Leblond (promo 86)
La rue Saint-Guillaume n’avait pas autant changé qu’il le pensait. Perpendiculaire au boulevard Saint-Germain et à la rue de Grenelle, elle accueillait des deux côtés d’une voie étroite quelques immeubles et hôtels particuliers qu’il avait bien connus. Un frisson le saisit en s’arrêtant devant le 27, là où son aventure avait pris corps. Il ne reconnut pas sur la façade le nom de l’établissement qu’il avait créé – École libre des Sciences politiques –, mais une étrange formule qui semblait inachevée et peu française, Sciences Po, surmontée d’un lion et d’un renard se faisant face. Pourquoi donc ces animaux ? Émile Boutmy sourit en repensant à la fable antique reprise par Machiavel. De mémoire – et il en avait une solide –, cela disait : « Le Prince, devant donc agir en bête, tâchera d’être tout à la fois renard et lion : car s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. » « Pas mal, pas mal », songea-t-il en passant l’une des trois lourdes portes d’entrée – sans doute très récentes – qui menaient au grand hall. « La formation des élites modernes est bien protégée ! »
Jamais Émile n’avait oublié pourquoi et comment, avec quelques amis, il avait décidé d’organiser un nouvel enseignement destiné à produire des hommes libres et cultivés. Des hommes ouverts sur les réalités du monde et capables de présider aux destinées du pays. C’était en 1872, il y a plus de 150 ans, après le désastre de Sedan et la capitulation de la France face à la Prusse : diplomates, militaires, gouvernants, tous avaient failli par ignorance. Tous avaient été aveuglés par les derniers feux du Second Empire. Un traumatisme pour le jeune patriote qu’il était. Et pour toute une génération un peu perdue, sonnée, dont beaucoup étaient prêts à relever le gant dans une République ressuscitée.
Alors qu’il confiait chapeau et pardessus à l’appariteur, comme il l’avait fait pendant plus de 30 ans, avec un naturel qui déconcerta l’intéressé, il aperçut, tout au fond, au fronton de ce qui semblait être une grande salle de cours, ces trois mots : Amphithéâtre Émile Boutmy. « Ainsi donc, je vis toujours », se réjouit-il en constatant, amusé, qu’aucun étudiant autour de lui ne mettait un nom sur son visage. L’un d’eux, vautré sur un long banc en bois clair, parcourait une revue – sans doute celle de l’école – qui portait, elle aussi, le nom d’Émile. Il ne manquait plus qu’un portrait au mur, une gravure, une statue qui, forcément, devait se cacher quelque part. Il repeigna du bout des doigts sa barbichette grisonnante, rajusta son costume un peu large qui lui donnait un air un peu bohème et consulta, au revers de sa veste, sa montre à gousset. « Cette fois, c’est l’heure », pensa-t-il en visant l’escalier monumental – qu’il avait bien connu, celui-là – et qui le menait autrefois à ses appartements.
« Monsieur le directeur, quel infini plaisir !, s’exclama son hôte, Grégoire Meunier, en le voyant apparaître à l’étage. Avez-vous fait bon voyage ?
– Là d’où je viens, cher collègue, le temps se traverse beaucoup plus vite qu’on ne l’imagine. »
Meunier sembla approuver. L’actuel directeur fut frappé par la douceur de sa voix et ce regard d’où jaillissait un mélange de volonté et de mélancolie. Il ne l’imaginait pas si petit, si fragile d’aspect. Il l’invita à entrer dans son bureau. Après avoir jeté un coup d’œil circulaire à cette pièce baignée de lumière qui fut longtemps sa chambre, Émile s’approcha, à pas lents, de la fenêtre. Depuis plusieurs mois, sa vue donnait des signes de faiblesse. Il admira néanmoins le jardin en pente qu’il avait tant aimé et crut voir les mêmes bordures de fleurs que dans sa jeunesse. Des roses, quelques dahlias. Seules, sur sa droite, les larges baies vitrées de l’amphithéâtre troublaient son souvenir. Les deux hommes s’assirent l’un en face de l’autre et, dans leurs yeux, on percevait ce même plaisir étonné d’une rencontre qu’hier encore aucun des deux n’avait cru possible. Meunier, qui vivait à 100 à l’heure, courant de rendez-vous dans les ministères en réunions avec le corps enseignant, les étudiants, le conseil d’administration, avait demandé qu’on libère sa journée de toute obligation. Boutmy était de retour et rien d’autre ne comptait.
« Jamais, commença Émile, nous n’aurions bâti cette institution sans la duchesse de Galliera. C’est elle qui m’a donné le million de francs or nécessaire pour acquérir cet hôtel particulier. Quelle générosité ! Il faudrait lui rendre hommage. Un buste ? Une plaque ?
– Elle a déjà son profil sculpté au pied de la bibliothèque, je vous le montrerai en partant, mais vous avez raison, on pourrait faire davantage. En France, contrairement aux États-Unis, on est encore trop ingrats avec les donateurs. J’y travaille.
— De quelle manière ?
— Depuis plusieurs mois, dans le grand amphithéâtre, les anciens ont la possibilité d’acquérir un siège et d’y graver leur nom pour 10 ou 99 ans. On s’offre une place “en Boutmy “, comme on dit aujourd’hui ! »
Émile haussa les épaules. L’initiative lui paraissait astucieuse, mais un peu trop flatteuse. Meunier tira brusquement sa chaise vers l’avant et s’approcha de lui.
« Et cette duchesse providentielle, comment l’avez-vous connue ?
– Mon père, Laurent Boutmy, avait beaucoup de relations. Il est mort beaucoup trop tôt, à 43 ans, en essayant de monter dans un train. J’avais tout juste 15 ans. Tout le monde l’a oublié. Avec Émile de Girardin, mon parrain, il avait pourtant créé La Presse, le premier grand journal populaire. Il voulait un journal à la fois instructif, qui parle enfin d’actualité internationale, et distrayant, avec des feuilletons littéraires en bas de page. Il fréquentait l’entourage de Louis-Philippe et les grandes familles d’entrepreneurs, parmi lesquelles on comptait les Galliera. Quand j’ai parlé de mon projet d’École libre à la duchesse, chez elle, au 57, rue de Varenne, elle a tout de suite acquiescé.
– Au 57, dites-vous ?
– Eh bien oui, pourquoi ?
– C’est aujourd’hui l’hôtel Matignon, le bureau du Premier ministre, là où se négocient nos subventions. Amusant. »
Émile laissa passer un silence, fixant son attention sur une photographie colorée où l’on voyait Meunier, dans une large robe noire chamarrée de mauve, remettre des diplômes à des étudiants.
« Je vois votre étonnement, relança Meunier. Le monde a changé, l’école a évolué, mais le désir de tradition et de solennité n’a jamais été aussi grand. C’est ainsi : l’époque revisite volontiers l’histoire, parfois avec véhémence, et se complaît dans les habits de nos aînés. »
Émile goûtait cette conversation comme on se régale d’une pâtisserie, lui qui n’avait de cesse de répéter à ses professeurs : « L’école doit être un salon. » Un lieu de dialogues, d’échanges, dans le respect des opinions de chacun et avec, toujours, l’exigence de la nuance.
Le « Père de Sciences Po », comme Meunier l’avait appelé, pouvait se rassurer. Combien de fois Émile s’était-il dit que son œuvre ne survivrait pas à son existence ? Que c’était une gageure de vouloir rester libre et autonome face à un État dévoreur et une Faculté jalouse de ses prérogatives ? Qu’il avait connu trop d’attaques pour que sa « Fondation » résiste au temps ? Or non seulement l’école avait tenu, mais – il le sentait aux plus petits détails – elle était restée fidèle aux principes qu’il avait fixés.
« Vous le devez à l’empreinte personnelle que vous avez laissée, relança Meunier. Moi aussi, je crois à la force des esprits. Savez-vous ce qu’a écrit votre ami philosophe Lévy-Bruhl pour vous rendre hommage ?
– Pas le moins du monde, sourit Boutmy en admirant de nouveau la pelouse parfaitement tondue où se prélassaient filles et garçons.
– Eh bien soit, je vais vous le dire, n’en déplaise à votre modestie. »
Grégoire Meunier attrapa sur la table basse une chemise dans laquelle il avait soigneusement glissé le discours de commémoration du philosophe et, d’une voix assurée, commença :
« “Émile Boutmy prenait les hommes pour ce qu’ils sont ; il paraissait même, par politesse, les prendre pour ce qu’ils croient être. Sa manière d’écouter, sa parole nette et persuasive, son sourire prodigieusement fin, jamais blessant, donnaient à ses interlocuteurs le sentiment d’être en présence d’un homme à qui on pouvait se fier et dont on devait accepter l’ascendant. Par une sorte de charme difficile à analyser, mais presque irrésistible, l’empire qu’il avait sur lui-même s’étendait insensiblement sur autrui...“ Et voilà, tout est dit !, s’enflamma Meunier.
– Oui, enfin... on le sait bien : ce qui est excessif est insignifiant, coupa Émile avec une petite lueur dans le regard. C’est de Talleyrand, non ? Je reconnais bien en tout cas l’être exquis qu’est Lévy-Bruhl.
Puis, feignant l’étonnement :
– Ainsi donc, l’école a si peu changé ?
– Vos méthodes d’enseignement, non, tempéra Meunier, mais nous faisons face, ici comme ailleurs, à des crispations idéologiques qui nous obligent à rappeler sans cesse aux élèves l’art du dialogue, le sens de l’intérêt général et, pour reprendre l’une de vos formules, le culte des choses élevées. Ce n’est pas toujours une sinécure.
– Et la géographie de l’école ?
– Elle n’a plus du tout les mêmes frontières. Elle compte des antennes en province, des accords avec des universités du monde entier, et ici, à Paris, de l’autre côté du boulevard Saint-Germain, de nouveaux bâtiments. Connaissez-vous l’ancien couvent de la place Saint-Thomas ? À l’origine, c’était le Noviciat des Jacobins. Si vous le souhaitez, nous en avons pour cinq minutes. »
Sans attendre la réponse d’Émile, dont il ne semblait guère douter, Grégoire Meunier noua une élégante écharpe en soie autour du cou et se leva d’un bond.
« En route ! »
L’actuel directeur de Sciences Po était un grand échalas au costume cintré et aux souliers impeccables auprès duquel Émile, les poches toujours lourdes d’au moins trois ou quatre livres, ressemblait à un vieux bibliothécaire descendu de son échelle. Sur le chemin, ce dernier observa, interloqué, la frénésie avec laquelle son interlocuteur pianotait sur une petite boîte noire qui clignotait de mille couleurs. Un téléphone, disait Meunier, qui ne nécessite aucun fil, aucun branchement, et permet d’écrire et de recevoir des messages du monde entier. Une sorte de boîte aux lettres portative, en résumé.
Peinant à suivre la cadence de Meunier, Émile doutait que cette invention aidât les femmes et les hommes de ce pays à briser leurs solitudes. Et encore moins à marcher ensemble. Il s’affolait aussi de ces automobiles circulant sur le boulevard au milieu de bicyclettes et de trottinettes rapides comme des fusées. L’importance des travaux sur la chaussée et les trottoirs lui fit enfin penser aux débuts du gigantesque chantier du baron Haussmann, préfet chargé par l’Empereur d’assainir et d’embellir la capitale. Émile avait bien connu cet homme, qu’on admirait ou détestait, dans les milieux protestants qu’ils fréquentaient tous les deux.
Émile se demandait si la maire actuelle de Paris – une femme, lui avait-on dit qui, comme l’épouse de l’Empereur, Eugénie de Montijo, avait du sang espagnol – s’inscrivait dans ses pas. On évoquait, pour s’en convaincre, les grandes olympiades de l’été. C’est alors que bifurquant vers la droite, une formidable clameur monta vers le ciel. Sur le perron du couvent Saint-Thomas, plusieurs dizaines d’étudiants entonnèrent leur trouvaille, banderole toute déployée au-dessus de leurs têtes : « Bienvenue Émile ! Et mille mercis Émile ! »
Boutmy faillit vaciller. Grégoire Meunier, arborant son plus beau sourire, avait parfaitement réussi son coup. Il prit Émile par le bras et ramassa le livre que le fondateur de l’école, dans son vertige, avait fait tomber de sa poche.
« C’est mon dernier ouvrage, souffla Émile en retrouvant l’équilibre. Je l’ai appelé À propos de la souveraineté du peuple et j’ai pensé qu’il était toujours d’actualité. Je voulais vous l’offrir. »
Alors que les étudiants continuaient à scander leur affectueux refrain, Émile observa qu’ils étaient d’origines diverses – probablement du monde entier. Rien ne pouvait le réjouir davantage, lui qui, dès la première promotion de l’école, avait souhaité accueillir de nombreux élèves étrangers. Observer, comparer, c’était son mantra. Certains lui avaient reproché, avec ce recrutement international, d’empêcher de jeunes Français de suivre cette nouvelle formation en Sciences politiques. Mais le « doux rêveur », homme de lettres à la délicate éducation, comme certains aimaient à le réduire, n’avait jamais cédé. À son tour, Émile se mit à les applaudir.
Paris, 1906.
« Jeanne, pouvez-vous m’apporter un peu d’eau s’il vous plaît ?
– Vous avez le front humide, Monsieur Boutmy, et votre lit est tout défait. Vous avez beaucoup bougé.
– Ouvrez aussi la fenêtre, je veux entendre les oiseaux, voir le jardin. J’ai fait un rêve surprenant cette nuit.
– Un cauchemar ?
– Non, un rêve très étonnant. »
Des nouvelles d’Émile en librairie
Cette nouvelle inédite est extraite du recueil de 30 nouvelles édit épar Sciences Po Alumni à l’occasion de la publication du 30e numéro du magazine Émile. Depuis sa création, ce trimestriel a toujours laissé une place à la fiction dans ses pages afin d’illustrer l’actualité sous un prisme littéraire. Vingt nouvelles de ce recueil proviennent des précédents numéros d’Émile et 10 sont inédites. La préface est signée Hemley Boum, romancière camerounaise, lauréate du Prix littéraire des Sciences Po en 2024.
Vous pouvez commander le recueil en librairie ou sur le site de Sciences Po Alumni.
La Bêtise artificielle et 29 autres nouvelles qui éclairent notre temps, Librinova, 275 p. 18,90 €.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 31 d’Émile, paru en décembre 2024.